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Serment de l'éthique médicale chinoise de Sun SiMiao

Sun Simiao (vers 581-682) fut l’un des médecins les plus célèbres de la Chine ancienne. Né à Huayuan, dans l’actuelle province du Shaanxi, il vécut sous les dynasties Sui (581-618) et Tang (618-907). Savant daoiste, mais également influencé par les pensées confucéenne et bouddhique, il étudia la médecine, la philosophie et les pratiques destinées à préserver la santé. Il fut consulté par la cour impériale, tout en restant attaché à une vie simple et retirée.
Les médecins chinois des générations postérieurs lui ont donné le titre respectueux de "Roi des remèdes ", Yaowang 藥王. Ses deux principaux ouvrages sont le《Beiji qianjin yaofang》《備急千金要方》, « Prescriptions essentielles pour les urgences valant mille pièces d’or », achevé vers 652, et le《Qianjin yifang》《千金翼方》, « Supplément aux prescriptions valant mille pièces d’or », rédigé à la fin de sa vie. L’expression qianjin, « mille pièces d’or », rappelle qu’à ses yeux la vie humaine possède une valeur inestimable.
Ces deux ouvrages rassemblent et organisent une grande partie des connaissances médicales antérieures aux Tang, auxquelles Sun Simiao ajouta sa propre expérience. Ils abordent notamment le diagnostic, la pharmacopée, l’acupuncture, la moxibustion, l’alimentation, la gynécologie, la pédiatrie, les soins d’urgence et le Yang Sheng 養生, c’est-à-dire "l’entretien de la vie". La médecine ne consiste donc pas seulement à traiter les maladies : elle cherche aussi à les prévenir et à maintenir l’être humain en équilibre avec son environnement.
Sun Simiao est également connu pour son texte《Dayi jingcheng》《大醫精誠》, que l’on peut traduire par « La maîtrise et la sincérité du grand médecin ». Il y explique que la compétence technique ne suffit pas : un véritable médecin doit aussi faire preuve de compassion, d’intégrité et de respect. Il doit soigner chacun avec la même attention, sans distinction de richesse, de rang social, d’âge, d’origine ou de relation personnelle.
Ce texte n’est pas exactement un serment, mais il est souvent comparé au serment d’Hippocrate en raison de son importance morale. Son sens général est clair : puisque la médecine touche à la vie et à la mort, le médecin doit cultiver à la fois son savoir et ses qualités humaines.
Lors de mes études à l'Universite de Médecine Chinoise de Beijing, ce texte etait à apprendre par coeur et apparaissait souvent aux examens.
Ainsi, je vous en propose ci-dessous une traduction avec des commentaires.
張湛曰:「夫經方之難精,由來尚矣。今病有內同而外異,亦有內異而外同。
Zhāng Zhàn yuē: “Fú jīngfāng zhī nán jīng, yóulái shàng yǐ. Jīn bìng yǒu nèi tóng ér wài yì, yì yǒu nèi yì ér wài tóng.”
Zhang Zhan dit : “La difficulté de maîtriser parfaitement les prescriptions classiques remonte à des temps anciens. Or, certaines maladies présentent le même état intérieur mais des manifestations extérieures différentes ; d’autres présentent des états intérieurs différents mais les mêmes manifestations extérieures.”
Commentaire: 張湛 Zhāng Zhàn est généralement identifié à un lettré et médecin de l’époque des Jin orientaux, antérieur à Sun Simiao. 經方 jīngfāng désigne les prescriptions transmises par les classiques ou les maîtres anciens. La première difficulté posée est celle du diagnostic : une apparence identique peut cacher des mécanismes différents, et inversement.
故五臟六腑之盈虛,血脈榮衛之通塞,固非耳目之所察,必先診候以審之。
Gù wǔzàng liùfǔ zhī yíng xū, xuèmài róngwèi zhī tōng sè, gù fēi ěrmù zhī suǒ chá, bì xiān zhěnhòu yǐ shěn zhī.
Ainsi, la plénitude ou la déficience des cinq organes et des six entrailles, ainsi que la circulation ou l’obstruction du Sang, du Ying Qi et du Wei Qi, ne peuvent être déterminées par les seuls yeux et les seules oreilles. Il faut d’abord examiner les signes afin d’en juger avec précision.
Commentaire: 五臟六腑 wǔzàng liùfǔ forme le couple classique des cinq zang et des six fu. 榮衛 róngwèi, souvent écrit plus tard 營衛 yíngwèi, renvoie aux fonctions nourricière et défensive du qi. Sun Simiao ne rejette pas l’observation sensible ; il affirme qu’elle doit être organisée par un examen clinique méthodique.
而寸口關尺有浮沉弦緊之亂,俞穴流注有高下淺深之差。
Ér cùnkǒu guān chǐ yǒu fú chén xián jǐn zhī luàn, shùxué liúzhù yǒu gāo xià qiǎn shēn zhī chā.
Aux positions cun, guan et chi du pouls, les qualités flottante, profonde, en corde et serrée peuvent être difficiles à distinguer. La circulation à travers les points d’acupuncture présente des différences de hauteur et de profondeur.
Commentaire: 寸、關、尺 cùn, guān, chǐ sont les trois emplacements palpés à chaque poignet. 浮、沉、弦、緊 fú, chén, xián, jǐn sont des qualités tactiles du pouls, non de simples vitesses. 俞穴 shùxué désigne ici les points où l’on agit par l’aiguille ou la moxibustion.
肌膚筋骨有厚薄剛柔之異,唯用心精微者,始可與言於茲矣。
Jīfū jīngǔ yǒu hòu báo gāng róu zhī yì, wéi yòngxīn jīngwēi zhě, shǐ kě yǔ yán yú zī yǐ.
La peau, les chairs, les tendons et les os diffèrent par leur épaisseur ou leur finesse, leur dureté ou leur souplesse. Seul celui qui applique son esprit avec finesse et subtilité peut commencer à parler de ces choses.
Commentaire: 精微 jīngwēi signifie à la fois minutieux, subtil et extrêmement précis. Le médecin ne traite pas un corps abstrait : il doit reconnaître des variations concrètes d’un patient à l’autre. C’est une première définition de 精 jīng dans le titre : l’excellence fondée sur l’attention.
今以至精至微之事,求之於至粗至淺之思,豈不殆哉?
Jīn yǐ zhì jīng zhì wēi zhī shì, qiú zhī yú zhì cū zhì qiǎn zhī sī, qǐ bù dài zāi?
Chercher à comprendre des réalités d’une extrême finesse et d’une extrême subtilité avec une pensée grossière et superficielle, n’est-ce pas dangereux ?
Commentaire: Le contraste 至精至微 / 至粗至淺 oppose le plus fin au plus grossier, le plus profond au plus superficiel. 殆 dài ne signifie pas seulement « difficile », mais « périlleux » : l’insuffisance intellectuelle devient un danger pour la vie du malade.
若盈而益之,虛而損之,通而徹之,塞而壅之,寒而冷之,熱而溫之,是重加其疾而望其生,吾見其死矣。
Ruò yíng ér yì zhī, xū ér sǔn zhī, tōng ér chè zhī, sè ér yōng zhī, hán ér lěng zhī, rè ér wēn zhī, shì chóng jiā qí jí ér wàng qí shēng, wú jiàn qí sǐ yǐ.
Si l’on augmente ce qui est déjà en plénitude, diminue ce qui est déjà déficient, fait encore circuler ce qui circule déjà, obstrue davantage ce qui est bloqué, refroidit ce qui est froid ou réchauffe ce qui est chaud, on aggrave la maladie tout en espérant que le malade survive. Pour ma part, je le vois mourir.
Commentaire: La phrase accumule six inversions thérapeutiques. Elle repose sur une logique de régulation : réduire l’excès, soutenir le vide, rétablir la circulation et corriger le froid ou la chaleur. Sun Simiao insiste moins sur une recette particulière que sur les conséquences mortelles d’un diagnostic inversé.
故醫方卜筮,藝能之難精者也。既非神授,何以得其幽微?
Gù yīfāng bǔshì, yìnéng zhī nán jīng zhě yě. Jì fēi shénshòu, hé yǐ dé qí yōuwēi?
C’est pourquoi la médecine, les prescriptions et les arts divinatoires comptent parmi les arts les plus difficiles à maîtriser. Si cela n’a pas été transmis par les esprits, comment en saisir les subtilités cachées ?
Commentaire: Le texte rapproche ici plusieurs arts de l’interprétation des signes. 神授 shénshòu, « transmis par les esprits » ou « inspiré », est une hyperbole : la phrase suivante montre que Sun Simiao exige surtout une étude immense et persévérante. 幽微 yōuwēi désigne ce qui est caché, profond et presque imperceptible.
世有愚者,讀方三年,便謂天下無病可治;及治病三年,乃知天下無方可用。
Shì yǒu yúzhě, dú fāng sān nián, biàn wèi tiānxià wú bìng kě zhì; jí zhì bìng sān nián, nǎi zhī tiānxià wú fāng kě yòng.
Il existe dans le monde des ignorants qui, après avoir étudié les prescriptions pendant trois ans, pensent qu’il n’existe sous le Ciel aucune maladie qu’ils ne puissent traiter. Mais après avoir soigné pendant trois ans, ils comprennent qu’il n’existe sous le Ciel aucune prescription directement applicable.
Commentaire: La formule est volontairement paradoxale. Le novice croit que chaque maladie possède sa recette ; l’expérience lui apprend que toute prescription dépend du patient, du moment et de la configuration des signes. 天下 tiānxià, « tout ce qui est sous le Ciel », donne à la prétention du début une ampleur ironique.
故學者必須博極醫源,精勤不倦,不得道聽途說,而言醫道已了,深自誤哉!
Gù xuézhě bìxū bó jí yīyuán, jīngqín bù juàn, bùdé dàotīng túshuō, ér yán yīdào yǐ liǎo, shēn zì wù zāi!
L’étudiant doit donc explorer largement et jusqu’au bout les sources de la médecine, et travailler avec précision et assiduité sans jamais se lasser. Il ne doit pas se contenter de propos entendus au passage et prétendre avoir entièrement compris la Voie médicale : ce serait se tromper profondément soi-même !
Commentaire: 博極醫源 bó jí yīyuán associe largeur du savoir et retour aux sources. 道聽途說 dàotīng túshuō est devenu un idiome : des paroles recueillies au passage, sans examen. La compétence médicale est présentée comme un apprentissage sans fin, non comme la possession rapide d’un statut.
凡大醫治病,必當安神定志,無欲無求。
Fán dàyī zhì bìng, bì dāng ān shén dìng zhì, wú yù wú qiú.
Tout grand médecin qui traite une maladie doit calmer son Shen (esprit), fixer son Zhi (volonté), et ne rien désirer ni rechercher pour lui-même.
Commentaire: 神 shén est l’esprit ; 志 zhì est la volonté. Les garder stables signifie entrer dans le soin sans agitation ni calcul intéressé. 誠 chéng, la seconde moitié du titre, commence donc par une disposition intérieure avant de devenir une règle de conduite.
先發大慈惻隱之心,誓願普救含靈之苦。
Xiān fā dàcí cèyǐn zhī xīn, shìyuàn pǔ jiù hánlíng zhī kǔ.
Il doit d’abord faire naître un cœur de grande compassion et de commisération, et faire le vœu de délivrer universellement les êtres vivants de leurs souffrances.
Commentaire:大慈 dàcí évoque fortement le vocabulaire bouddhique de la « grande compassion », tandis que 惻隱 cèyǐn rappelle le cœur qui ne supporte pas la souffrance d’autrui dans la tradition de Mencius. 含靈 hánlíng est plus large que « les hommes » : ce sont les êtres qui portent une sensibilité ou une puissance spirituelle. Le passage illustre la culture religieuse mêlée de la Chine des Tang.
若有疾厄來求救者,不得問其貴賤貧富,長幼妍媸,怨親善友,華夷愚智。
Ruò yǒu jí’è lái qiújiù zhě, bùdé wèn qí guì jiàn pín fù, zhǎng yòu yán chī, yuàn qīn shàn yǒu, Huá Yí yú zhì.
Si une personne frappée par la maladie vient demander son secours, il ne doit pas s’interroger sur son rang ou sa condition, sa richesse ou sa pauvreté, son âge ou sa jeunesse, sa beauté ou sa laideur ; ni se demander s’il s’agit d’un ennemi, d’un proche ou d’un ami, d’un Chinois ou d’un étranger, d’un ignorant ou d’un sage.
Commentaire: La série balaie les hiérarchies sociales, économiques, esthétiques, affectives, culturelles et intellectuelles. 華夷 Huá–Yí opposait traditionnellement le monde chinois civilisé aux populations considérées comme extérieures ; Sun Simiao suspend ici cette frontière dans la relation de soin. 妍媸 yánchī est un couple littéraire signifiant « beauté et laideur ».
普同一等,皆如至親之想。
Pǔ tóng yī děng, jiē rú zhìqīn zhī xiǎng.
Il doit tous les considérer de la même manière et penser à chacun comme à l’un de ses plus proches parents.
Commentaire: 普同一等 ne proclame pas une théorie politique de l’égalité au sens moderne ; il impose une égale considération clinique et morale. 至親 zhìqīn désigne les proches les plus intimes. L’imagination de la parenté transforme un principe abstrait en attitude concrète.
亦不得瞻前顧後,自慮吉凶,護惜身命。
Yì bùdé zhān qián gù hòu, zì lǜ jíxiōng, hùxī shēnmìng.
Il ne doit pas non plus regarder devant et derrière, s’inquiéter pour lui-même de ce qui serait favorable ou néfaste, ni ménager sa propre personne et sa propre vie.
Commentaire: 瞻前顧後 zhān qián gù hòu décrit l’hésitation produite par la peur des conséquences. 護惜身命 ne signifie pas que le médecin doit protéger la vie en général : le complément est sa propre personne. Le passage demande du courage, mais il ne constitue pas une règle moderne autorisant l’imprudence ou l’abandon de toute protection.
見彼苦惱,若己有之,深心悽愴。
Jiàn bǐ kǔnǎo, ruò jǐ yǒu zhī, shēnxīn qīchuàng.
Lorsqu’il voit la souffrance et le tourment d’autrui, il doit les ressentir comme s’ils étaient les siens et en être profondément affligé dans son cœur.
Commentaire:若己有之, « comme si cela lui arrivait », donne une définition très directe de l’empathie. 悽愴 qīchuàng exprime une tristesse pénétrante. Cette émotion n’est cependant pas une fin : la phrase suivante la convertit en action.
勿避嶮巇、晝夜、寒暑、飢渴、疲勞,一心赴救。
Wù bì xiǎnxī, zhòuyè, hánshǔ, jīkě, píláo, yīxīn fù jiù.
Il ne doit éviter ni les chemins dangereux, ni le jour ou la nuit, le froid ou la chaleur, la faim, la soif ou la fatigue. D’un seul cœur, il doit se porter au secours du malade.
Commentaire: 嶮巇 xiǎnxī évoque des passages escarpés et périlleux : à l’époque de Sun Simiao, répondre à un appel pouvait exiger un véritable déplacement physique. 一心 yīxīn signifie sans distraction ni double intention. Le médecin idéal est défini par sa disponibilité effective.
無作功夫形跡之心。如此可為蒼生大醫,反此則是含靈巨賊。
Wú zuò gōngfū xíngjì zhī xīn. Rúcǐ kě wéi cāngshēng dàyī, fǎn cǐ zé shì hánlíng jùzéi.
Il ne doit pas chercher à donner le spectacle de ses efforts. Celui qui agit ainsi peut être un grand médecin au service du peuple ; celui qui agit à l’inverse devient un grand voleur parmi les êtres vivants.
Commentaire: 功夫 ne signifie pas ici l’art martial moderne, mais l’effort ou le travail que l’on exhibe. 蒼生 cāngshēng désigne le peuple, littéralement la multitude des vivants. 巨賊 jùzéi, « grand voleur », est une condamnation extrême : le savoir médical sans vertu permet de dérober santé, biens ou vie.
自古名賢治病,多用生命以濟危急。
Zìgǔ míngxián zhì bìng, duō yòng shēngmìng yǐ jì wēijí.
Depuis l’Antiquité, de nombreux médecins illustres ont employé des êtres vivants pour secourir les malades dans les situations critiques.
Commentaire: 生命 shēngmìng renvoie ici à des animaux ou matières obtenues au prix de la vie. Sun Simiao reconnaît une pratique médicale ancienne avant de la soumettre à une critique morale. Le passage est remarquable parce qu’il introduit un conflit entre efficacité thérapeutique et respect du vivant.
雖曰賤畜貴人,至於愛命,人畜一也。
Suī yuē jiàn chù guì rén, zhìyú ài mìng, rén chù yī yě.
On dit certes que les animaux sont de moindre valeur et que l’être humain est précieux ; pourtant, dans l’amour qu’ils portent à leur propre vie, l’homme et l’animal sont semblables.
Commentaire: 賤畜貴人 cite la hiérarchie conventionnelle qui place l’humain au-dessus de l’animal ; le texte ne s’y arrête pas. À la différence des statuts sociaux, l’attachement à la vie est déclaré commun. Cette continuité explique pourquoi 含靈 ne doit pas être réduit à la seule humanité.
損彼益己,物情同患,況於人乎?
Sǔn bǐ yì jǐ, wùqíng tóng huàn, kuàng yú rén hū?
Faire du tort à autrui pour se favoriser soi-même est une souffrance que tous les êtres partagent. À plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un être humain !
Commentaire: 物情 wùqíng désigne la sensibilité ou la condition commune des êtres. La maxime rappelle une éthique de réciprocité : ce que l’on refuse pour soi ne doit pas être imposé à autrui. 況 kuàng renforce ensuite l’argument en revenant au cas humain.
夫殺生求生,去生更遠。吾今此方所以不用生命為藥者,良由此也。
Fú shāshēng qiú shēng, qù shēng gèng yuǎn. Wú jīn cǐ fāng suǒyǐ bù yòng shēngmìng wéi yào zhě, liáng yóu cǐ yě.
Tuer un être vivant pour rechercher la vie, c’est s’éloigner encore davantage de la vie. C’est précisément pourquoi, dans les prescriptions que je présente ici, je n’emploie pas d’êtres vivants comme médicaments.
Commentaire: La répétition de 生 shēng produit une formule presque aphoristique. Sun Simiao ne pose pas seulement une préférence personnelle : il explique un choix de rédaction de son recueil médical. « Ne pas employer d’êtres vivants » vise surtout le fait de tuer pour préparer le remède.
其虻蟲、水蛭之屬,市有先死者,則市而用之,不在此例。
Qí méngchóng, shuǐzhì zhī shǔ, shì yǒu xiān sǐ zhě, zé shì ér yòng zhī, bù zài cǐ lì.
Pour les taons, les sangsues et les espèces semblables, s’il s’en trouve au marché qui sont déjà morts, on peut les acheter et les utiliser ; ce cas ne s’applique pas à eux.
Commentaire: Les matières animales faisaient partie de la pharmacopée chinoise. La distinction porte sur la causalité morale : utiliser un animal déjà mort n’équivaut pas, pour l’auteur, à le faire tuer comme médicament. On voit une casuistique concrète plutôt qu’un interdit absolu et abstrait.
只如雞卵一物,以其混沌未分,必有大段要急之處,不得已隱忍而用之。
Zhǐ rú jīluǎn yī wù, yǐ qí hùndùn wèi fēn, bì yǒu dàduàn yàojí zhī chù, bùdéyǐ yǐnrěn ér yòng zhī.
Prenons seulement le cas de l’œuf de poule. Puisqu’il est encore dans un état indistinct, il peut arriver, dans une situation d’extrême nécessité, que l’on soit contraint de l’utiliser à contrecœur.
Commentaire: 混沌未分 hùndùn wèi fēn évoque un état encore indifférencié ; le vocabulaire rappelle aussi les images cosmologiques du chaos primordial. 隱忍 yǐnrěn indique que l’emploi n’est pas banalisé : il faut en supporter moralement la nécessité. La traduction garde volontairement cette hésitation.
能不用者,斯為大哲,亦所不及也。
Celui qui peut ne pas en employer est un grand sage, que je ne saurais moi-même égaler.
Commentaire: 大哲 dàzhé est le « grand sage », celui dont le discernement moral dépasse la règle ordinaire. Le dernier membre de phrase est elliptique ; il se comprend naturellement comme une marque d’humilité de l’auteur. Sun Simiao expose ainsi un idéal supérieur tout en reconnaissant les contraintes de la pratique.
其有患瘡痍、下痢,臭穢不可瞻視,人所惡見者,但發慚愧、悽憐、憂恤之意,不得起一念蔕芥之心,是吾之志也。
Qí yǒu huàn chuāngyí, xiàlì, chòuhuì bùkě zhānshì, rén suǒ wù jiàn zhě, dàn fā cánkuì, qīlián, yōuxù zhī yì, bùdé qǐ yī niàn dìjiè zhī xīn, shì wú zhī zhì yě.
Quant aux malades atteints de plaies, d’ulcères ou de diarrhées, dont l’odeur et les souillures rendent la vue insoutenable et que les gens détestent regarder, le médecin doit seulement éprouver un sentiment de honte, de compassion attristée et de sollicitude. Il ne doit laisser naître la moindre pensée de dégoût. Telle est mon aspiration.
Commentaire: Le malade est ici vulnérable non seulement par la douleur, mais aussi par la honte et l’exclusion. 蔕芥 dìjiè désigne littéralement une petite obstruction, puis un reste d’aversion ou de ressentiment. 慚愧 cánkuì peut surprendre : le médecin doit éprouver une retenue morale face à la souffrance, non se placer au-dessus du patient.
夫大醫之體,欲得澄神內視。
Fú dàyī zhī tǐ, yù dé chéng shén nèishì.
La manière d’être du grand médecin exige qu’il clarifie son esprit et porte son regard à l’intérieur de lui-même.
Commentaire: 體 tǐ signifie ici la manière d’être, la tenue fondamentale. 澄神 chéng shén est « rendre l’esprit limpide », comme une eau dont les troubles se déposent. 內視 nèishì peut évoquer des pratiques contemplatives taoïstes, mais sert ici très concrètement à la maîtrise de soi.
望之儼然,寬裕汪汪,不皎不昧。
Wàng zhī yǎnrán, kuānyù wāngwāng, bù jiǎo bù mèi.
À le voir, il doit paraître digne et imposant, large et généreux comme une vaste étendue, ni trop éclatant ni obscur.
Commentaire: 儼然 yǎnrán décrit une dignité qui inspire confiance. 汪汪 wāngwāng, littéralement vaste comme une étendue d’eau, qualifie la largeur d’esprit. 不皎不昧 refuse les deux excès : se mettre brillamment en avant ou rester opaque et inintelligible.
省病診疾,至意深心,詳察形候,纖毫勿失。
Xǐng bìng zhěn jí, zhìyì shēnxīn, xiáng chá xínghòu, xiānháo wù shī.
Lorsqu’il examine le malade et diagnostique son affection, il doit y engager toute son intention et toute la profondeur de son cœur, observer minutieusement les signes et ne pas laisser échapper le moindre détail.
Commentaire: 形候 xínghòu couvre les formes visibles et l’ensemble des manifestations cliniques. 纖毫 xiānháo, « un filament, un duvet », signifie la plus infime chose. La concentration éthique et l’exactitude clinique ne sont pas séparées : bien voir est déjà une responsabilité envers le patient.
處判針藥,無得參差。
Chǔpàn zhēnyào, wú dé cēncī.
Lorsqu’il décide du traitement par les aiguilles ou les médicaments, il ne doit y avoir ni erreur ni approximation.
Commentaire: 針藥 zhēnyào résume deux grands moyens thérapeutiques : acupuncture et pharmacopée. 處判 chǔpàn est l’acte de trancher après examen. 參差 cēncī évoque ici le défaut d’ajustement, non la simple diversité.
雖曰病宜速救,要須臨事不惑,唯當審諦覃思。
Suī yuē bìng yí sù jiù, yào xū lín shì bù huò, wéi dāng shěndì tán sī.
Même si la maladie exige une intervention rapide, le médecin doit, au moment d’agir, rester sans confusion ; il lui faut examiner exactement la situation et réfléchir en profondeur.
Commentaire: Le texte refuse l’opposition simpliste entre urgence et réflexion. 審諦 shěndì signifie examiner avec exactitude ; 覃思 tán sī, pousser loin la réflexion. La maîtrise est la capacité de décider avec promptitude sans devenir précipité.
不得於性命之上,率爾自逞俊快,邀射名譽,甚不仁矣。
Bùdé yú xìngmìng zhī shàng, shuài’ěr zì chěng jùnkuài, yāoshè míngyù, shèn bù rén yǐ.
Lorsqu’une vie est en jeu, il ne doit jamais agir à la légère pour étaler son habileté ou sa rapidité, ni pour rechercher la renommée. Ce serait une profonde absence d’humanité.
Commentaire: 性 xìng designe la nature de l'esprit et 命 mìng désigne la vitalité du corps, ici 性命 xìngmìng désigne ici la vie même de la personne. 率爾 shuài’ěr est l’action irréfléchie ; 逞俊快 chěng jùnkuài, l’étalage d’une brillante rapidité. 不仁 bù rén reprend le vocabulaire confucéen de 仁 rén, l’humanité bienveillante : la virtuosité sans responsabilité devient inhumaine.
Dans la maison du malade
又到病家,縱綺羅滿目,勿左右顧盼。
Yòu dào bìngjiā, zòng qǐluó mǎnmù, wù zuǒyòu gùpàn.
Lorsqu’il arrive dans la maison d’un malade, même si de magnifiques soieries emplissent son regard, il ne doit pas regarder à droite et à gauche.
Commentaire: 綺羅 qǐluó désigne les étoffes de soie raffinées et, par extension, le luxe. À une époque où le médecin se déplace souvent au domicile, il entre dans l’intimité matérielle de la famille. Le texte lui interdit d’exploiter cette position pour évaluer richesse et profit.
絲竹湊耳,無得似有所娛;珍羞迭薦,食如無味;醽醁兼陳,看有若無。
Sīzhú còu ěr, wú dé sì yǒu suǒ yú; zhēnxiū dié jiàn, shí rú wú wèi; línglù jiān chén, kàn yǒu ruò wú.
Même si la musique des cordes et des flûtes emplit ses oreilles, il ne doit pas paraître y prendre plaisir ; même si des mets raffinés lui sont successivement présentés, il doit les manger comme s’ils étaient sans saveur ; même si d’excellents vins sont disposés devant lui, il doit les regarder comme s’ils n’étaient pas là.
Commentaire: 絲竹 sīzhú, « soie et bambou », est une expression classique pour la musique instrumentale. 珍羞 zhēnxiū désigne les mets rares ; 醽醁 línglù, un vin fin. Il ne s’agit pas de condamner tout plaisir, mais d’exiger une retenue adaptée à la souffrance présente.
所以爾者,夫一人向隅,滿堂不樂。
Suǒyǐ ěr zhě, fú yī rén xiàng yú, mǎntáng bù lè.
Pourquoi en est-il ainsi ? Lorsqu’une seule personne se tourne vers un coin, toute l’assemblée ne peut se réjouir.
Commentaire: 向隅 xiàng yú, « faire face à un coin », est l’image d’une personne isolée dans sa tristesse. La maxime affirme une convenance affective : la communauté ajuste sa joie à la peine de l’un de ses membres. Le médecin, plus que tout autre, doit percevoir ce décalage.
而況病人苦楚,不離斯須,而醫者安然歡娛,傲然自得。
Ér kuàng bìngrén kǔchǔ, bù lí sīxū, ér yīzhě ānrán huānyú, àorán zìdé.
À plus forte raison lorsque la douleur et la souffrance ne quittent pas le malade un seul instant, tandis que le médecin se divertit paisiblement et se complaît avec arrogance dans son bien-être.
Commentaire: 斯須 sīxū signifie un très bref instant. L’indécence ne tient pas seulement au plaisir, mais à l’insensibilité au temps vécu par le malade, pour qui la douleur est continue. 傲然自得 ajoute l’autosatisfaction à l’indifférence.
茲乃人神之所共恥,至人之所不為,斯蓋醫之本意也。
Zī nǎi rén shén zhī suǒ gòng chǐ, zhìrén zhī suǒ bù wéi, sī gài yī zhī běnyì yě.
Une telle conduite fait honte aux hommes comme aux esprits ; l’être accompli ne s’y livre pas. Tel est sans doute le sens fondamental de la médecine.
Commentaire: 至人 zhìrén, « l’être accompli », appartient notamment au vocabulaire taoïste. 人神 rén shén élargit le jugement moral au monde visible et invisible. 醫之本意 yī zhī běnyì ramène pourtant la phrase au cœur du métier : demeurer humainement présent à celui qui souffre.
夫為醫之法,不得多語調笑,談謔喧譁,道說是非,議論人物。
Fú wéi yī zhī fǎ, bùdé duōyǔ tiáoxiào, tánxuè xuānhuá, dàoshuō shìfēi, yìlùn rénwù.
La règle de conduite du médecin veut qu’il ne parle pas beaucoup, ne plaisante pas sans retenue, ne tienne pas de propos moqueurs et bruyants, ne raconte pas les torts et les mérites des uns et des autres, et ne juge pas les personnes.
Commentaire: Le soin ouvre l’accès à des informations intimes et place le médecin dans une position d’autorité. Même si le texte n’emploie pas notre notion juridique de secret professionnel, il condamne les paroles légères, le bavardage et le jugement social. La maîtrise de soi passe aussi par la langue.
炫耀聲名,訾毀諸醫,自矜己德。
Xuànyào shēngmíng, zǐhuǐ zhū yī, zìjīn jǐ dé.
Il ne doit pas étaler sa réputation, dénigrer les autres médecins ni se glorifier de ses propres qualités.
Commentaire: 訾毀 zǐhuǐ est une critique malveillante qui détruit la réputation. Le passage dessine une forme ancienne de confraternité : la valeur d’un praticien ne se construit pas par la dépréciation de ses pairs. 德 dé signifie ici la valeur morale ou le mérite, et non une simple performance technique.
偶然治瘥一病,則昂頭戴面,而有自許之貌,謂天下無雙,此醫人之膏肓也。
Ǒurán zhì chài yī bìng, zé ángtóu dàimiàn, ér yǒu zìxǔ zhī mào, wèi tiānxià wúshuāng, cǐ yīrén zhī gāohuāng yě.
S’il arrive qu’il guérisse une maladie et qu’aussitôt il relève fièrement la tête, affiche un air satisfait de lui-même et se croit sans égal sous le Ciel, c’est chez le médecin une maladie devenue incurable.
Commentaire: 病入膏肓 bìng rù gāohuāng est l’image classique d’un mal logé dans une région profonde et inaccessible du corps, donc presque incurable. Sun Simiao retourne le diagnostic contre le médecin : l’orgueil devient sa pathologie propre. 偶然, « par hasard / à l’occasion », relativise aussi le mérite d’une guérison isolée.
老君曰:「人行陽德,人自報之;人行陰德,鬼神報之;人行陽惡,人自報之;人行陰惡,鬼神害之。」
Lǎojūn yuē: “Rén xíng yángdé, rén zì bào zhī; rén xíng yīndé, guǐshén bào zhī; rén xíng yáng’è, rén zì bào zhī; rén xíng yīn’è, guǐshén hài zhī.”
Laojun dit : « Lorsqu’un homme accomplit publiquement une bonne action, les hommes eux-mêmes le récompensent ; lorsqu’il l’accomplit dans le secret, les esprits le récompensent. Lorsqu’un homme commet publiquement le mal, les hommes eux-mêmes lui en font subir les conséquences ; lorsqu’il le commet dans le secret, les esprits lui nuisent. »
Commentaire: 老君 Lǎojūn, le « Vieux Seigneur », désigne Laozi divinisé dans la tradition taoïste. 陽 et 陰 signifient ici manifeste et caché, non deux valeurs morales opposées. La réputation humaine ne couvre donc qu’une partie de l’action : même ce qui échappe au regard social demeure inscrit dans un ordre moral.
尋此二途,陰陽報施,豈誣也哉?
Xún cǐ èr tú, yīnyáng bàoshī, qǐ wū yě zāi?
Si l’on examine ces deux voies et la manière dont les actes manifestes et cachés reçoivent leur rétribution, pourrait-on dire que cela est faux ?
Commentaire: 報施 bàoshī est le retour ou la rétribution des actes accomplis. Le raisonnement appartient à une cosmologie religieuse où hommes et esprits répondent à la conduite morale. Dans l’économie du texte, il sert surtout à interdire au médecin une double vie : vertueux en public, intéressé ou cruel dans le secret.
所以醫人不得恃己所長,專心經略財物。
Suǒyǐ yīrén bùdé shì jǐ suǒ cháng, zhuānxīn jīnglüè cáiwù.
C’est pourquoi le médecin ne doit pas s’appuyer sur ses propres talents pour consacrer son esprit à rechercher et accumuler des richesses.
Commentaire: 恃己所長 signifie se prévaloir de ce dans quoi l’on excelle. 經略財物, littéralement organiser ou poursuivre les biens, décrit une pratique gouvernée par l’enrichissement. Le texte ne dit pas que le médecin ne doit jamais être payé ; il condamne la subordination du soin au profit.
但作救苦之心,於冥運道中,自感多福者耳。
Dàn zuò jiùkǔ zhī xīn, yú míngyùn dào zhōng, zì gǎn duōfú zhě ěr.
Il doit seulement garder le cœur tourné vers le soulagement de la souffrance ; alors, dans le fonctionnement invisible de la Voie, il recevra naturellement de nombreuses bénédictions.
Commentaire: 冥運 míngyùn est l’opération invisible, obscure au regard humain, par laquelle la Voie produit ses effets. Sun Simiao oppose le calcul immédiat du gain à une confiance morale de plus longue portée. La « bénédiction » n’est pas un tarif du bien, mais ce qui advient sans être poursuivi comme objectif.
又不得以彼富貴,處以珍貴之藥,令彼難求,自炫功能。
Yòu bùdé yǐ bǐ fùguì, chǔ yǐ zhēnguì zhī yào, lìng bǐ nán qiú, zì xuàn gōngnéng.
FIl ne doit pas non plus, parce que son patient est riche et puissant, lui prescrire des remèdes rares et précieux, difficiles à obtenir, simplement pour mettre en valeur ses propres capacités.
Commentaire: Le prestige d’un remède coûteux peut servir à impressionner le patient et à valoriser le prescripteur. Sun Simiao demande que le choix du médicament réponde au besoin thérapeutique, non au rang social ni à la mise en scène de l’expertise. C’est aussi une réflexion ancienne sur l’accessibilité du traitement.
諒非忠恕之道。
Liàng fēi zhōngshù zhī dào.
Une telle conduite n’est certainement pas conforme à la voie de la loyauté et de la réciprocité.
Commentaire: 忠 zhōng est l’engagement sincère et entier dans la relation ; 恕 shù est souvent expliqué par la réciprocité : ne pas imposer à autrui ce que l’on ne voudrait pas pour soi. Le couple est profondément confucéen. Le conserver en pinyin tout en l’expliquant évite de réduire 恕 à la simple indulgence.
志存救濟,故亦曲碎論之,學者不可恥言之鄙俚也!
Zhì cún jiùjì, gù yì qūsuì lùn zhī, xuézhě bùkě chǐ yán zhī bǐlǐ yě!
Parce que mon intention demeure le secours et l’assistance, j’ai exposé ces choses jusque dans leurs menus détails. Que l’étudiant n’ait pas honte de la simplicité de ces paroles !
Commentaire: 曲碎 qūsuì signifie détaillé jusque dans les petites choses ; 鄙俚 bǐlǐ, simple, commun ou peu raffiné. La conclusion justifie le ton concret du chapitre : les gestes ordinaires comptent autant que les grandes doctrines. Sun Simiao termine par une exigence d’humilité adressée au lecteur lui-même.
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Formations en ligne:
Apprendre la médecine chinoise par le《Huang Di Nei Jing》: 2 ans et 4 mois: ici
http://www.lokmane-benaicha.com/?q=node/266
Devenir praticien en pharmacopée chinoise par le《Shang Han Lun》selon la méthode du docteur Guo ShengBai: ici
http://www.lokmane-benaicha.com/?q=node/289
《Dao De Jing》 (Classique de la Voie et de la Vertu) sur 2 ans: ici
http://www.lokmane-benaicha.com/?q=node/137







